Lumineux silences et grands tapages .

Traditionnellement, la peinture, la sculpture étaient mises au jour dans un silence quasi absolu. Les oeuvres parlent en se taisant.

La singularité du musée, de la galerie, des lieux d’exposition, de n’être  » perturbés  » que par le bavardage souvent murmuré des visiteurs, était un fait…

Image d’épinal me dira-t-on. En effet. Mais au delà de l’image, le silence était l’environnement convenu parce que le propre de la peinture et de la sculpture voire même d’installations plus contemporaines (Shiota, Deacon …) consistait à les considérer, les apprécier, les regarder sans autre manifestation sonore que l’extraordinaire silence –absence de bruits de l’œuvre– qui les entourait, isolait et les faisait « être » ce pourquoi elles avaient été ainsi conçues.

J’ai toujours été étonné des univers musicaux souvent choisis quand une oeuvre est filmée à des fins probablement pédagogiques (à interroger d’ailleurs) et commentée par un illustre critique ou historien d’art. Celui ou celle-ci renforçait son propos un tantinet précieux en alternant par exemple ses commentaires avec des morceaux musicaux choisis, en symbiose supposée, avec une oeuvre initialement muette, pour en amplifier la singularité, efficiente ou pas. Voir à ce sujet l’intro  » fantastique » livrée aux enfants pour leur expliquer Picasso au Grand Palais ou pire encore les illustrations musicales avec une partie des oeuvres qui s’animent pour parler de la Venise renaissante. Et je tairai ici les mouvements lyriques de caméra et des montages improbables pour rendre spectaculaire ce qui le l’est pas initialement . 

Mais revenons au silence, musique naturelle du regard éclairé.

Là pas de bruit….

Giorgione le concert champêtre 1510


Là, non plus !

James Abott Whistler  « At the piano » 1884

La peinture se comprend donc sans illustration sonore tant bien même que cela serait son sujet. Mon propos risque donc d’être lu aussi, et je l’assume, comme un bruit périphérique, un bavardage en somme, qui parle autour de la peinture mais qui ne dit rien d’important, un murmure de plus. Soit . J’écris simplement que les mots ne sont qu’une conséquence de l’art et non son existence propre. Même Tristan Tzara ou Isidore Isou le savaient…

Le  » silence » qui enveloppe très naturellement le regard que nous portons vers les œuvres, y compris quand celles-ci résident encore au sein d’un  » atelier » est un espace-temps privilégié qui aujourd’hui se fait « rare ». Et je le regrette.

Je choisis deux artistes, donc deux  » productions  » pour accompagner mon propos. Ce choix est bien entendu arbitraire et contestable mais il est un choix, donc une extraction partisane, le regard n’excluant pas « ce parti-pris des choses  » (De Natura Rerum de Lucrèce) dont Ponge nous donne une magistrale et discrète leçon : la chose n’est pas l’objet mais la langue. Par extension, ce qui est là dans mon propos n’est pas le tableau ou la sculpture mais ce qui passe dans le silence qui me lie à l’œuvre… ou pas !

Schiele peint une toile en 1917 nommée  » Die Umarmung -Liebespaar  » . Cette peinture d’un format conséquent (100 x170) fonctionne donc comme un miroir de notre propre proportion dans ce monde.

Egon Schiele  » Die umarmung » 1917 H/T 

La peinture met en scène l’évidence d’un couple mais c’est la peinture plus que l’apparence narrative qu’il faut observer. La diagonale est le parti-pris de la composition de ce désordre amoureux apparent. Schiele provoque le cotoiement entre abstraction et figuration et le bruit de cet accouplement (je parle toujours de peinture ) est un silence tellurique, charnel, émouvant comme un adieu ou une promesse… Il y a la périphérie, faite de jaunes et d’ocres bariolés, abîmés, peints fougueusement et qui nous renvoie aux cieux de Turner ou annonce sans le savoir ces grandes abstractions lyriques américaines dans lesquelles la chair de la peinture vaut bien celles des femmes et des hommes qui la font. Le pinceau se livre au regard, il borde le drap aux multiples plis. Le silence nous fait entendre le geste. Cerné d’un trait bleu, nuit noire ou blanche, le linge froissé comme les pages d’un livre trop souvent lu, est une machoire ouverte sur des dents acérées prêtes à goûter les chairs. Le fouillis et l’ordre font bataille. Nous sommes en 1917, ne l’oublions pas, et le bruit indécent est celui de la guerre.

Et puis il y a ces deux corps dont l’étreinte est celle des épaules, accouplées pour que se dise, à l’oreille qui veut l’entendre, le secret suggéré du bout des lèvres cachées dans ces flaques de chair que le dessin contient, enlace.

Des coups de pinceau partout, pour Tout, dans cette œuvre sublime tant le bruit qu’elle fait naître, entre froissement des linges et caresses des peaux, est celui d’un travail de l’intelligence conceptuelle et de la main qui la traduit en un silence probable devenu immobile, éternel. Les rouges, ocres rouge, la chair du ventre et les muscles du dos, les cheveux que le pinceau emmêle font une musique de chambre qui grince et cependant nous apaise. Au bruit que l’on n’entend pas mais qui a les élans d’un drame et aussi d’un accomplissement, ce sont les pinceaux, la « couleur », le dessin noir et le parfum chaud des corps qui orchestrent cette magistrale composition. Des rouges-sang, vermillon, des violets, des roses, de la peinture, rien d’autre que de la peinture!

Un an après ce  » concert » et ses mois de prison pour prétendue pornographie ( le vacarme assourdissant de la morale et des sirènes inutiles de la décence officielle), Schiele est anéanti par la grippe espagnole, en silence...

Demeure son œuvre bruyamment silencieuse !

Nettement moins discrète et plus tapageuse, l’œuvre de Jeff Koons, ou plus précisément l’une d’entre elles, dont le bruit a presque de façon assourdissante accompagné l’apparition, la médiation et le choc visuel espéré (est-ce vraiment un choc ou bien une logique attendue ?) comme pour une bonne part du travail de ce chef d’entreprise.

 » Made in Heaven », comme ne le dit pas son titre, est une production de star très terre à terre …Il est aussi ici question d’un couple mis en scène. Mais là, plastique et chromos dominent cet artifice.

Jeff Koons  » Made in Heaven « suite,  photographie  Jeff and Ilona, Made in Heaven, 1990, Polychrom bemaltes Holz, polychromic painted wood, 127 x 272 x 137 cm

Difficile de présenter cet ensemble, d’une part à cause de sa redondance bruyante et, d’autre part, parce qu’il s’agit d’une installation qui ne peut être  » vue » qu’en situation. Le musée ou la galerie comme lieu de spectacle. En l’occurrence celui de l’artiste lui même. Un auto-portrait narcissique dont tout le reste ne parait qu’accessoire (Cicciolina comprise) ou célébration annexe du héros principal. A prendre au deuxième degré diront les spécialistes, voire au troisième et plus si affinité car nous avons à notre disposition 360° pour faire le tour de ce grand tapage visuel dont le seul bruit perceptible est sans doute celui du coût des productions de Koons. Tulipes comprises. Qu’y a t-il à voir dans cette fabrication céleste ? Le concept, sans doute aucun, d’un grand show, featuring Jeff Koons himself dans sa conquête très hollywoodienne (quatrième degré !) d’un sujet/objet féminin (caricatural en diable, celui qui habite le ciel bien entendu !) et très probablement en pâmoison devant un tel chef d’œuvre, Koons lui même.

Car c’est alors l’artiste qui est le sujet et non ce qu’il essaime .

En réalité il faut comprendre « Made in Heaven  » comme un vaste champ de produits déclinables et gadgétisés accessibles pour informations complémentaires (sur le site de l’artiste) qui s’énoncent selon les (quelques) termes suivants, images à l’appui : « dirty » (Jeff on the top ) c’est le moulage en premier plan, « made in Heaven » ( c’est l’affiche de cinoche en deuxième plan ) puis comme annexes ou produits dérivés  » blow job« , « jeff & Cicciolina » version très kitsch,  » Jeff eating Ilona  » etc, etc, etc….

Mais écoutons l’artiste lui-même qui déclare (à propos de son occupation du château de versailles) : « Louis XIV, c’est le symbole de ce que, lorsque vous mettez l’art dans les mains d’un monarque, il devient un reflet de son ego, et devient décoratif. De même quand on met l’art dans les mains des masses, qui peuvent être symbolisées par un comédien américain : l’art devient le reflet de l’ego de la masse, et il devient aussi décoratif ».

Outre la question sémantique des mots du maître, ce sont les termes de masses, de monarque et de décoration qui sont à souligner. Tout un programme !

Voilà ce que j’appelle du bruit, du tapage dictant un mode d’emploi ( mais très en dessous de celui de Pérec !). Nous remarquons que Koons parle de l’égo du Roi, puis de celui du peuple mais pas du sien. Comme quoi dans le bruit, parfois, on ne s’entend plus soi même !.

La récurrence, au delà du risque que je prend à ne pas être l’adhérent de cette masse éblouie , c’est que Koons s’amuse et qu’à ce titre on rit…jaune. « L’art doit être accessible à tous. Le monde de l’art utilise le goût comme forme de ségrégation. J’essaye de faire un travail que tout le monde puisse aimer, que les gens les plus simples n’imaginent pas ne pas pouvoir comprendre. Je viens d’un milieu très provincial. » (JK). L’homme est célébré dans le monde entier et les (grands ?) musées s’arrachent sa lumière et le centre Pompidou justifie en 2014 sa fierté d’exposer pour la première fois toute son œuvre (!) par ce commentaire qui en dit long : « L’exposition consacrée à Jeff Koons au Centre Pompidou de Paris permet de prendre toute la mesure d’une oeuvre qui aura marqué depuis 35 ans le paysage artistique et culturel contemporain. » (CGP catalogue)

Paysage ? Quid de ce territoire supposé ?!

et de poursuivre : …« Si Jeff Koons a fait l’objet de maintes expositions, présentant tantôt des ensembles précis de son travail, tantôt des sculptures spécifiques dans des environnements historiques donnés, aucune exposition n’a rassemblé son oeuvre en un parcours exhaustif et chronologique, couvrant l’entièreté de sa production. « Jeff Koons, la rétrospective » du Centre Pompidou invite le visiteur à poser un regard débarrassé de préjugés sur l’oeuvre d’un artiste parmi les plus célèbres et les plus controversés de notre temps, que Bernard Blistène, directeur du musée national d’art moderne et commissaire de l’exposition parisienne, considère comme « le dernier des Pop ». (sic).

Dans ce bruit officiel, et dont on perçoit la profondeur de l’écho, se pose la question des mots d’ordre dissimulés et qui font obstacle au silence envisagé dans la première partie de ce propos : le CGP « invite » le spectateur à poser un regard débarrassé de préjugés... autrement dit celle ou celui qui pourrait ne pas être  » touché  » par le « produit » exposé est une ou un imbécile. et un ignorant car le dernier des Pop (selon blistène) signifie qu’en plus il ne faut surtout pas banaliser l’évènement : « Subversive et scandaleuse, « Made in Heaven » (1989-1991) brouille la frontière entre Koons et son personnage à travers des mises en scène résolument pornographiques, offrant à l’artiste et à son égérie matière à de multiples représentations. »  cqfd

Ce n’est pas moi qui le crie haut et fort, c’est le catalogue officiel, entendez: faisant autorité incontestable ! Du bruit, sans cesse du tapage, des éloges grands comme la vanité, des commentaires aveuglés par ce qu’ils disent, qui s’occupent de la star contemporaine et ne savent pas se taire pour voir un peu plus loin que le bout de leur nez, ne serait-ce que pour laisser les « spectateurs » libres d’aborder les  » choses » par eux-mêmes et en silence.

Egon Schiele passe quelques mois en prison pour pornographie !!! La peinture ne peut pas être pornographique car elle n’est que peinture.

D’autres artistes qui s’en réclament sont éternisés aux cimaises du Monde. Le monde change et je ne suis pas conservateur mais j’aime tout voir, tout comprendre avant de briser le silence délicieux de mes sens et m’étonner de l’amnésie des critiques officiels quasi constante vis à vis de ce qui a précédé le contemporain et qui est devenu dans la langue des spécialistes à jeter !

Duchamp disait que peindre était l’occupation des idiots. Sacré Marcel ! Pourquoi s’est il donc obsédé à la tuer ? On ne tue pas les imbéciles au prétexte fallacieux qu’ils le sont !

Dans le silence très relatif du musée-galerie de Damien Hirst (newport street gallery) à Londres où j’ai vu il y a deux ans des oeuvres de Koons et dont certaines (rare)s m’ont plu (des peintures si! si!) je me suis rendu compte, à quel point, certaines œuvres ne fonctionnaient que sur le tapage qu’elles déclenchaient ( souvent très organisé et efficace sur le plan marketing) et qu’en fait – à mes yeux et in fine – elles ne convoquaient rien d’autre que ce bruit  » aveuglant « . J’ai écrit au début de ce bavardage que l’absence de bruits autour d’une œuvre la faisait  » être » ce pourquoi elle avait été conçue et réalisée et que le silence et le tapage ne faisaient pas bon ménage. Les mots sont la conséquence de l’œuvre et il ne viendrait à personne l’idée de troubler un concert de Mozart pas plus que le 4’33 » de John Cage. Ni de l’expliquer, de le justifier donc de le perturber avant, pendant ou après.

Il y a un espace-temps entre ce que réalise un artiste et ce qu’en reçoit ou ressent celle ou celui qui regarde ce qui se livre. Ce ne peut pas être systématique, pas plus qu’universel, et je dois dire que je m’ennuie devant la Joconde beaucoup plus que devant un masque Kwele… et Koons ne me fait pas voyager dans cet espace et au delà de lui c’est précisément l’échange intime et silencieux, humainement nécessaire, qui me parait disparaitre au profit du commentaire de jugement de valeurs portés sur un artiste « évènementiel  » plus que sur ce qu’il nous propose véritablement et qui pourrait nous élever au dessus (ou hors) la vulgarité de l’image banale du monde.

« Made in heaven » a parait-il été détruit par le Maître lui-même pour des raisons obscures mais dont parle Koons dans un entretien pathétique avec Pharrell Williams. Là encore du bruit, du tapage pour rien, le tout scénographié de façon précieuse et prétentieuse pour « célébrer » la complicité apparente et maniérée des deux protagonistes. Du bruit et du tapage encore et toujours quand une  » serveuse nue » vient servir un verre d’eau à ces messieurs, tandis que Jeff se compare à Masaccio (excusez du peu !). Les féministes, elles, sont restées étrangement muettes face à ce machisme honteux, sans doute à prendre au… 69° degré.

Reste le silence nourrissant de l’art quand celui-ci ne devient pas un show bizz.

Et il y en a qui œuvrent en ce sens …sans faire de bruit inutile. Chhhhhuuuuttttt….

It will be stay after me.

2 commentaires sur “Lumineux silences et grands tapages .

  1. Je partage votre point de vue sur les fonds sonores qui accompagnent trop souvent la peinture et/ou la sculpture, lors d’expos ou de documentaires, comme si le silence faisait peur, comme si on craignait surtout, que le public, le spectateur ne puisse se suffire de ce qu’il a sous les yeux. Combler le silence alors que l’oeuvre parle d’elle même, c’est souvent une faute de goût, comme associer une sauce à l’ail à une coquille st Jacques!
    Choix audacieux que Schiele et Koons et belle mise en lumière…somme toute assez objective sur Jeff dont vous pouvez aussi, semble t-il , avoir l’honnêteté d’apprécier quelques oeuvres; ça nous change de la tiédeur ambiante…

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