Ready made ? le prêt à porter de l’art…

Marcel Duchamp  » le Fiacre » Dessin rehaussé 1909

Sacré Marcel !

Affligé par le jury, dont ses deux frères faisaient partie, qui ne considérât pas son oeuvre comme remarquable lors du Salon Parisien des indépendants de 1912, le dernier des 3 artistes de la famille qui n’était pas  » dans le besoin » s’exila à New York pour renifler son chagrin inavoué parce qu’inavouable aux yeux de ses amis de l’époque peu inquiétés par la première guerre mondiale naissante . On est artiste pas soldat. Parlez-en à Appolinaire ou à Gaudier-Brzeska ! Eux sont revenus, ou pas, un bandeau autour de la tête ou du coffrage en pin autour du corps. Mais le Marcel fait « son scandale » (ce que l’on peut traduire par « une émotion bourgeoise violemment compensée par l’argent comme remède à une secousse toute épidermique » grace au « Nu descendant un escalier » peinture neo-cubiste (donc académique puisque les « demoiselles d’Avignon » autrement novatrices ont déjà 6 ans d’âge). En effet il s’appuie sur des relations hautement spéculatives : Louise et Walter Arensberg, Walter Pach, Katherine Dreier qui vont en faire le héraut d’un parisianisme insolent et pseudo-révolutionnaire. Loin des tranchées à venir, on boit du champagne en chiant sur les académismes dont on a été exclu. La vengeance est un plat qui se mange froid et avec Marcel on va se les geler pour une éternité, malgré la quantité d’enfants, de petits enfants et même d’arrière petits enfants qui se revendiquent de lui.

Rrose Sélavy en est sûrement toute retournée… Tuer Marcel ? Non, bien évidemment non car sa démarche égotiste a néanmoins (bien que je lui préfère et de loin son camarade (?) Picabia) fait évoluer l’idée que l’art qui n’était que contemplation d’un monde divin puisse devenir l’image très spéculative d’un monde …à vendre ! L’artiste en devient simplement l’exclusif marchand, sous-traitant s’il le faut…

Et pourtant l’homme -qui ne voit chez Monet qu’un peintre en bâtiment agité par la couleur barbouillée n’excitant que sa rétine car dépourvu d’esprit (!) expose pour la première fois en 1908 au musée des beaux arts de Rouen 3 toiles banales de facture impressionniste (et deux dessins ) qui n’attirèrent pas l’attention du public lors de la rétrospective des oeuvres de son grand père Emile Nicolle. Quelques dessins de presse (parus dans le Courrier français) et une toile vendue en 1909 à Isadora Duncan résument dix années de nonchalance d’un original sous influence. Il faut attendre 1911 pour que les  » amis de Puteaux » le conduisent à explorer à son tour  » la structure spatiale et la fragmentation des plans » qu’il explore dans  » le moulin à café ». Humilié par le refus du jury de 1912 d’accepter son « nu », qu’il (re)présente cependant – pour vérifier sans doute- à Barcelone et à la galerie La Boétie en Mai et en Octobre sans plus de succès, Duchamp prend la décision d’abandonner la peinture. La découverte à Munich des écrits de Max Stirner le poussèrent sans doute à s’accorder une importance excessive mais têtue et à se considérer comme devant occuper une place supérieure dans cette société médiocre. L’artiste -parmi tant d’autres qu’il se refuse d’être, ne manque pourtant pas vraiment de talent : son dessin du  » fiacre » (en tête de cet article) montre s’il en était besoin une maîtrise du trait et une malice dans l’instant de composition, donc du regard, même si la facture reste très conventionnelle. Un dessin postérieur préparatoire au « grand verre » et/ou à la  » Mariée » témoigne quant à lui d’un réel talent à s’inscrire dans cette effervescence cubo-futuriste en cours dès 1912. Mais sans doute effrayé d’être considéré  » bête comme un peintre » Marcel va se réfugier dans le confort des Arensberg et se prépare à exploiter son succès de l’armory show en se posant la question définitivement tragi-comique, à cette époque : « Peut-on faire des œuvres qui ne soient pas d’art ? » poursuivant par cette autre question fondatrice de ce XX° siècle : « Qui est premier, l’objet ou l’idée ? » . Je ne savais pas, dans ma propre jeunesse, qu’il y ait eu même à cette époque quelque débat là dessus tant l’idée est évidemment la première manifestation de l’art et ce depuis que les hommes ont laissé des traces dans ce bas monde.

Jeux de mains, peinture pariétale Amérique du sud.

Mais Marcel va faire son commerce en s’appropriant cette « découverte », faisant taire toute appréciation que la peinture, pour elle même, soit une idée honorable. Duchamp conçoit avant tout le monde le prêt à porter de l’art. Prenez n’importe quoi qui ne soit surtout pas lié à la convention artistique, signez le, vendez-le. Certes il faut baigner dans le monde très privilégié de ceux qui n’ont comme activité que de penser et dépenser…Il n’y a pas d’original, par définition tout est copie de copie et peut se reproduire à l’infini, comme la fortune en quelques sorte ! Warhol retiendra la leçon. L’essentiel est de  » signer » donc de marquer son territoire et s’agissant du concept qui a l’avantage de se suffire d’un mot -voire deux-, ce territoire est sans limite jusqu’à prétendre que le tube de peinture est en soi un ready-made , Arman en retiendra lui aussi la leçon, et tant d’autres qui ont compris l’avantage de ne vendre qu’une idée à reconduire à l’infini tant qu’il y a des amateurs fortunés pour le « prêt à penser ». Buren fait exception qui jugea MD de façon sévère (« Un producteur laborieux d’objets désuets ») bien qu’il ait lui aussi très bien compris la notion de trademark dans l’art.

Marcel Duchamp  » Vierge » dessin, date indéterminée, avant ou après la peinture éponyme.

Il y aurait un malentendu certain dans la définition et l’appropriation du ready-made à ce seul Duchamp. En terme de traduction littérale le  » déjà-fait » est une redondance quasi permanente dans l’histoire de l’art, non exclusivement occidentale. En effet le  » déjà-fait » est la plupart du temps le modèle existant ou référant. Que ce soit le paysage qui n’est en fait abordé  » sérieusement » qu’à partir du XVII° et particulièrement par les flamands (Ruisdael ou Van Goyen) ou bien le corps ou même l’objet, toute référence artistique produisant une oeuvre/objet est d’abord un modèle cérébral  » déjà existant  » et donc « already-made » et servant de « prétexte » Chaque mot est important s’agissant d’une critique aimable de Duchamp !! Mais entre le prêt à l’emploi et le mode d’emploi il y a une aventure conceptuelle (traduite par une certaine forme de déploiement) trop souvent incomprise, négligée ou même dans le cas qui nous occupe trahie parce que méprisée. Le malentendu vient aussi de la précipitation de ceux qui jugent -et s’investissent du pouvoir de trancher dans l’histoire ce qu’ils ont envie ou intérêt à retenir- ceux qui  » font l’histoire » quitte à l’orienter selon leur très exclusif points de vue. Et parfois il n’y a, en effet,… point de « vues »! Il y a un vaste chemin, cérébral, conceptuel, entre la tête de Taureau de Picasso et le porte bouteille. Et le  » génie » n’est pas à mes yeux dans les tentatives de Duchamp à modifier les postures de l’art. Chez Picasso il y a une  » Vision » un collage sublime et tout ce que Marcel tentera de faire : détourner, assembler, convoquer,… Chez Duchamp il n’y a rien…. qu’une signature ! et parait-il une révolution à venir !?

Incontestablement, Marcel Duchamp a secoué l’étroitesse fréquente des pratiques de l’art comme seule preuve d’un talent ( la plupart du temps de copistes plus ou moins inspirés. ) Incontestablement, Duchamp décale les usages et les conventions artistiques . Très utilement, il déroute nos aprioris et nous enseigne une nouvelle approche tant dans le concept que dans le regard ou la trace qui vont en découler. Mais très utilement les Nabis (plus conceptuels à mes yeux que les impressionnistes un peu mécaniques ou systématiques), les cubistes, les futuristes, les dadaïstes, les minimalistes ont, eux aussi élargi les principes de l’art à ne plus se satisfaire de la seule imitation du  » monde », effectivement vaine et stérile intellectuellement. Et, même si cela n’est pas dans l’air du temps, le déplacement d’une pissottière d’un chiotte public vers un musée n’est pas ce que j’aurais vécu de plus bouleversant dans ma modeste vie… de peintre.  » Oui, mais c’est l’idée, pas la peinture, Philmari, l’idée !!  » …le gag ? Ah! oui, car, en fin du compte, je trouve Marcel rigolo, tant il est sérieux et occupé à des affaires supérieures que je ne pratique pas (je joue mal aux échecs et ne suis pas stratège, je me fous de la mariée et des valises, et je ne signe pas les copies de mes copies) . Marcel est amusant quand il fait et refait la même chose en étant convaincu qu’il est le nouveau pharaon de l’occident. Ses rotoreliefs qui tournent en rond, son audace têtue à dire qu’il demeure hors du champ artistique, ses eaux de voilette et son coin de chasteté. Mais je n’aime pas son viol tacite dissimulé sous le « gaz d’éclairage et sa chute d’eau ». Quant à sa Joconde elle devient presque sa défaite à ne pas parvenir à lui faire oublier ce qu’il méprise : la peinture. « Je voulais en finir avec l’envie de créer des œuvres d’art. » déclare t-il lors de l’un des très nombreux entretiens-justifications permanent(e)s des traces qu’il laisse donc à la postérité. Le ready-made est en fait une façon d’excuser son incapacité à vouloir faire de l’art, incapacité intellectuelle à rentrer dans un moule qui l’attire et l’effraie en même temps. D’autres diront, bien sûr, qu’il est le génie de MD ! Mais précisément ? Dans le verbe (mots et jeux de mots), dans l’évitement, le contournement, l’ironie, et, très certainement, dans le refus de se soumettre à ce qu’impose le métier d’artiste : se « salir » autant les mains que l’esprit. Prendre le risque d’un décalage dommageable entre l’intention conceptuelle et la réalisation matérielle. La distance presque caricaturale que Duchamp mettra entre ces deux pôles en fait une sorte de musicien qui parle beaucoup de musique mais n’en fait aucune, hors parodique ou grinçante… Mais il n’est pas non plus Stravinsky ou Schoenberg. Duchamp est un amateur de la reproduction mécanisée, et un joueur qui aime en perturber les rouages sans vraiment y mettre la main. Juste de l’esprit avec cette prétention extraordinaire de savoir s’il y a en a ou pas dans une oeuvre : « L’expressionisme abstrait n’est absolument pas (!) intellectuel. Il reste sous le joug de la rétine. Je n’y vois pas de matière grise » MD. Pop’s Dada.Time 1965 et de poursuivre :  » je ne pense pas que la peinture à l’huile durera encore 50 ans car elle va tout simplement cesser d’exister ». Il avait tort ! Mais en prédisant qu’on  » pourrait voir une exposition d’art à Tokyo en appuyant simplement sur un bouton.  » il avait raison. Et, à mes yeux (rétine ! donc) le problème c’est le bouton, et par voies de faits : l’automatisme, l’immédiat, le tout-de-suite, l’objet de l’objet, la spéculation, le marketing, le clonage, la répétition d’un système, la copie conforme et lassante. Finalement, en  » imposant une norme et un process », Duchamp fait à l’esprit ce qu’il a continuellement reproché à la rétine, oubliant qu’un esprit peut être aussi imbécile et une rétine aveugle. Marcel est un émotif qui se cache derrière ses neurones. Sans « Goût » car c’est ce mot là précisément que Duchamp exècre et contre lequel il tentera de se vacciner toute sa vie. Le Bon ou le Mauvais l’histoire ne le dit pas…Peut être « sans » ? C’est au  » regardeur  » d’en décider…

Damien Hirst M-Flurobenzylamine 87×116 impression 55 exemplaires 2018

Le collage, manifeste chez les cubistes est probablement le concept novateur le plus cité dans la mesure où il permettait d’introduire dans une part imaginaire et factice une autre part de réalité matérielle. Celle-ci combinée sans réelle justification autre que celle conceptuelle de l’artiste (de Picasso à Jiri Kollar en passant par Matisse ou Roman Cieslewicz, ils sont nombreux…) n’a en fait jamais cessé quels qu’en soient les matériaux. Mais ce  » collage moderne « est il une pratique si novatrice et si conceptuellement exceptionnelle ? Et dès lors j’annonce dans ce propos que la suite logique du ready-made collé pour tout prétexte sera » l’installation « autre théatre du « prêt à poser » chère à beaucoup d’artistes des années 90 qui après avoir prié Duchamp de les entendre vont trouver dans les chères, voire très chères, institutions la scène du spectacle de leur art (souvent consacré par le prix Marcel Duchamp qui de outlaw devient la référence du « Bien Pensé, richement exhibé ». Ce qui a disparu entre les deux périodes 1910-2010 ce sont les Kahnweiler, les Stein, les Durand-Ruel, Giovanni Lista, Gombrich, Greenberg, Rosenberg, Panofsky ou Shapiro au profit de jeunes arrivistes fabriqués par catalogue de presse et très liés aux grandes sociétés capitalistes et aux salons roses des années Lang. En effet le concept a changé la rétine a mis des lunettes noires, le savon de marseille le plus gros du monde (sic) rentre comme  » oeuvre » dans le guiness des records, et l’on coupe des viandes formolées en deux tout en tatouant des cochons ou …en  » enculant les mouches  » (oeuvre en attente).

Duchamp et quelques uns de ses assistants à la reconstitution du  » grand verre » .1961

L’histoire de l’art faite par les historiens n’est sans doute pas la même que celle faite par les artistes. Le problème, et Duchamp l’a très vite compris, c’est que, seule, la première fait autorité et que les historiens ont été remplacés par les  » critiques ». Quel joli mot ! La rétine n’a physiologiquement pas été changée mais le regard s’est incontestablement modifié, altéré en ne voulant plus voir ce qui était aussi à voir comme une proposition intelligente de notre façon humaine de vivre dans ce monde. Et s’il y a eu un ready-made déterminant dans cette histoire de l’art là c’est à coup sûr cette invention de la photographie (qui a précédé Duchamp et son ami Man Ray) .Copier le réel de façon conforme, sans effort, sans esquisse, sans hésitation, sans remords, sans souçi, sans même, pour un grand nombre, y réfléchir, cher Marcel ! Son exploitation envahissante et devenue, de surcroit, animée (donc complètement identique, comme un double effarant parfois) a modifié pour toujours notre perception du réel, des matières de ce dernier à nourrir notre imagination et nos idées. Les premiers à avoir compris et abordé cette révolution de l’image, avant les photographes eux-mêmes, ont été les dessinateurs, les peintres, parce que par évidence cette révolution les mettait – à priori- en péril. Leur savoir-faire était réduit à néant. Leur mort annoncée et confirmée ardemment par certains. ? Il n’en fût rien, la peinture demeure ! Mais, de même que la découverte de l’imprimerie n’a pas empêché les conversations de nourrir la pensée des hommes, le ready-made photographique (aujourd’hui numérique) n’a pas écarté tous les artistes de la peinture comme traduction personnelle et variable d’un monde très standardisé. Comme quoi l’un n’empêche pas l’autre. L’art est une accumulation de possibles, Duchamp !! Comme cette propension admirable qu’ont les « hommes » à produire, et produire encore, quelles qu’en soient les formes, les couleurs, les matériaux, les images nées de leurs pensées.

à suivre…

Sculpture rituelle de Côte d’Ivoire. Anonyme. Assemblage, collage, coquillages, cordes.

5 commentaires sur “Ready made ? le prêt à porter de l’art…

  1. Si MD a ouvert le chemin des spéculateurs de l’art, il n’en a guère profité lui- même, ayant toujours vécu frugalement, réduisant ses besoins à l’extrême et fidèle à son principe d’indifférence. Je pense qu’il a été une aussi grande énigme pour ses contemporains, qu’il l’est pour nous actuellement. Ses trouvailles, son état d’esprit, « C’est de la blague, mais de la blague sérieuse ». Il a tout de même bricolé toute sa vie et ses « bricolages » font encore grand bruit (secret…). Un personnage Totalement fascinant et une oeuvre qui l’est pour moi tout autant par son aspect visionnaire.

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    1. Vous avez raison : il y a aujourdhui la distance suffisante des effets Duchamp pour le supposer visionnaire un peu malgré lui mais 1/. Sa certitude que la peinture ne lui survivra pas est une erreur 2/. Il n’a pas vecu frugalement mais a l’image de Picabia que j’admire malgré cela , dans une débauche ou a defaut un luxe – on ne vit pas a NYC et on ne traverse pas l’atlantique en premiere classe sans moyens -(bien camouflés je vous l’accorde)

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