Le(s) langage(s) de la peinture et les commentaires.

Thierry De Duve écrivait en 1987 (dans le catalogue de l’exposition : « l’époque,la mode, la morale, la passion. ») sous l’apparence d’un débat entre 2 critiques d’art  » …il faut que je décide sur quoi faire porter mon commentaire. Il y a trop d’artistes, il y a ceux qui ne valent même pas la peine d’être commentés (!!) et puis il y a les autres. Les choisir c’est un jugement. Il prend du temps, ne fût-ce que le temps de laisser l’artiste prendre le sien. Or les institutions, la mode justement, nous forcent la main. »

Un peu plus de trente ans plus tard  » l’époque, la mode, la morale  » sont des concepts stérilisants, des mots vides pour faire le plein d’illusions dont la passion n’est qu’un spasme numérisé… Les révolutions ne semblent plus artistiques et les slogans sont très marchands. Il n’y a plus que la jouissance de vouloir briller, dans les salons du pouvoir, éphémères et pauvres soleils qui déclinent tandis que tous les Icares se noient…

Léon Cogniet, Les Drapeaux, 1830 Huile sur toile 19 x 24 cm Musée des Beaux-Arts, Orléans

Donc si les institutions (Ministère de la culture, critiques salarié(e)s, mécènes, mondanités affairistes, commissaires priseurs) décident-dans leurs  » commentaires »- de ce qu’est l’Art (entendons :  » l’ordre de l’art » ! ), qu’est ce qui définit les compétences de ces institutions et de leurs chefs et de leurs « soldats » ?

Rien! Sauf eux mêmes, Ubus ridicules mais riches à millions et fêtés pour ce qu’ils sont !

Sauf leurs capacités à faire de leur monde, sans perdre de temps, celui d’une élite capitaliste sans contre-pouvoir. Car le temps des artistes n’a rien à voir avec le temps des spéculateurs. On ne crée pas une oeuvre ( sérieusement entreprise) comme on bâtit une fortune ou comme on » invente » un programme politique. Le « grotesque spectacle de l’art officiel » n’a pas grand chose à voir avec les lieux  » intimes » (de plus en plus isolés et rares) où l’art se construit. Les commentaires ne sont pas un langage mais du bruit. Le critique, donc celui ou celle qui dit ou écrit des mots sur l’oeuvre d’un(e) artiste, le fait avec un a-priori, souvent en total décalage avec l’histoire de l’oeuvre, qui, elle, en dehors de quelques exceptions suspectes, ne se fait jamais en 5 minutes. Le temps a perdu son temps.

Ce commentaire parallèle à l’oeuvre n’est pas l’oeuvre mais un langage annexe, connexe plus ou moins approprié à une cible déterminée qui y trouvera caution pour officialiser « l’artiste » comme « bankable « , donnant de facto une autorité non pas celui-ci, mais au critique qui a su par son « expertise »(!) découvrir ou confirmer ce qui intéresse le marché spéculatif.

La médiation de l’oeuvre est devenue plus importante que l’oeuvre elle-même .

Pire, elle la valide sous des prétextes parfois douteux…

Se pose alors la question de la réelle compétence du critique à faire sens, donc à proposer autre chose qu’un commentaire narcissique de posture ou d’hyper-spécialiste, un poil aveuglé. (Il y a des exceptions comme Yves Michaud, Leenhardt, Ragon, Dagen, Greenberg, Poinsot et par extension la très sérieuse revue Critique d’art…) Mais l’art est aujourd’hui tenu par ces faiseurs de bruits, de spectacles, de vernissage mondains, qui écoutent leur propre écho sous les ors des grandes chapelles de l’art contemporain.

Avec les gants blancs de l’asepsie bancaire, Banksy et les maitres chanteurs ou sonneurs ?

 » Versailles » est de retour. Et ces personnages de Cour, communiquent à tout va. Ils occupent le terrain sans partage, sans curiosité aucune pour ce qu’ils ne connaissent pas ou ne veulent pas reconnaitre. Alliés très intimement aux Pouvoirs et aux diffuseurs de presse, ils n’ont qu’une obsession : leur reconnaissance internationale, leur gloire télédiffusée. The show must go on.

Les commentateurs de l’art n’ont pas de langage propre car la singularité, la prise de risque à nommer, à désigner quelque chose d’autre que ce qui est officiel, n’existent pas chez eux. Ils ont des réseaux extrèmement efficaces ou seuls leurs messages -souvent d’auto-satisfaction- font loi. Branding just personal branding and fundraiser, of course… La mode. Le ready-made du jugement, de la sélection donc de l’aveuglement est en place et comme pour l’urinoir de M.D. ce n’est pas l’objet d’art qui est regardé mais le discours le justifiant qui est entendu. Bêtement suffisant ! Arbitraire, exclusif, caricaturé, atrabilaire, mensonger, acide, où l’Autre est montré comme fou, comme ignare et sot, et évidemment diabolisé !

Jérôme Bosch. Le jardin des délices (détail) 1494-1503 Prado.

Alors ce discours est-il un langage au sens propre du mot ? Oui bien évidemment puisqu’il est l’usage expressif et figuré de la pensée. Mais cette pensée ne peut pas être une simple anticipation servile du réel. Ni un mot d’ordre, ni un Readythought . La pensée interroge, questionne, formule par le langage des mots (entre autres) le réel mais aussi la spéculation au sein de laquelle la réalité existe pour l’esprit. réalité souvent trompeuse, comme une image évidente, comme une  » façon obligée » de voir…

«La parole et son système, le langage, donnent aux sensations, aux intuitions, un second être-là, plus élevé que leur être-là immédiat» … Hegel, la philosophie de l’esprit.

 » La pensée individuelle ne peut pas se satisfaire de l’ordre collectif ! Et surtout si ce dernier s »habille » d’apparats démagogiques et fallacieux.

Maurice Denis hommage à Cézanne 1900. Les artistes entre eux…

Le problème est que le langage « autour » de l’art n’est pas le langage de l’art lui même. Le premier est un commentaire a postiori, une appréciation plus ou moins fondée. Le second est une « création » reliée de manière interne aux interprétations qui la définissent. Autrement dit le langage de l’art et celui qui est ici questionné , la peinture, participe d’une absence (l’oeuvre est pensée avant d’apparaitre) qui devient présence (matérielle et visible) soumise à modification, interrogation, appropriation par l’artiste selon un temps qui est celui du langage lui même. L’artiste  » crée » et constate progressivement ce qu’il met en jeu . Nul ne sait sauf lui ce que ce langage mis à jour a contenu de repentir, interrogation, affirmation et déclinaison possibles. Son récit, la peinture pour le dire, puis l’exposer au regard des autres, est un d’abord un langage intime sans « audience ». L’artiste est seul à émettre l’intention de traduire le langage de sa pensée en une expression visuelle « ouverte ». Et donc ouverte aux regards et aux commentaires de celles et ceux qui acceptent de voir, de regarder et de construire leur propre langage comme source possible de plaisir, d’émotion, de trouble, d’énigme…

Faut il pour cela le discours du critique entre les deux ? Pas sûr….Ou bien alors le critique devient auteur , donc « écrivain de l’art » et ce défi possible doit être relevé avec la même exigence solitaire que celle de l’artiste . Le langage qui en sera la production visible tiendra compte de l’oeuvre critiquée et ne se suffira pas de locutions vaniteuses et auto-satisfaisantes. Le langage n’est que commentaire quand il s’approprie une oeuvre pour y projeter ses propres règles, imperméables à tout autre discours. Le commentaire critique n’est que critique quand il classe, justifie, apostrophe ce qui est autour de l’oeuvre et non l’oeuvre elle même. Le critique est devenu marchand ambulant, en périphérie des galeries ou lieux officiels (ou bien faisant partie des ombres Belphégoriennes de leurs couloirs). Il croit en son langage qui n’est que slogan publicitaire invitant à le considérer comme prophète des vertus ou calamités d’une oeuvre qui dès le début lui échappe, car ce n’est ni ne sera jamais la sienne ! Le critique, comme le marchand, fait écran entre l’oeuvre et l’amateur. Son langage est un « faux ». Il n’est en fait qu’un bruit inutile…devenu incontournable et donc un « usage de faux » !

Gabriel Cornelius von Max, 1840-1915, Monkeys as Judges of Art, 1889 H/T 81 x107

Banksy a été précédé par Gabriel Cornélius et de façon, à mes yeux, plus incisive : les juges de l’art travaillent dans une ombre plus confortable que les élus d’une assemblée qui se croit encore démocrate ! De tous ces primates réunis, ne s’expriment que des flatulences convenues dont les insupportables suffisances n’ont d’égal que le vent qui les supporte. Ce n’est pas le sang qui est sur le drapeau ni le canon qui le crève mais le bruit aujourd’hui digitalisé de la rumeur du Pouvoir des puissants qui se reproduisent entre eux, pavoisant sans culottes bien évidemment dans un air pollué et bientôt mortel.

Le commentaire est cette erreur du journaliste qui pense à lui avant l’évènement qu’il commente ou étudie. C’est l’apparence donnée à la réflexion et l’analyse. C’est l’envie de paraitre et d’exister comme l’on parade confondant ce qu’on est (pas), avec le spectacle dont on tente de saisir les arcanes. Or ces derniers demandent patience et examen attentifs, rigoureux et objectifs avant de pouvoir se livrer en plénitude à l’émotion, l’envie, le désir si on sait les faire émerger de l’ordinaire …

Le langage est un apprentissage exigeant de la pensée et de la réflexion humaine, le commentaire un raccourci et une caricature. Le premier demande humilité et temps, le second …rien ! Et il n’est rien que la satisfaction douteuse de ceux qui en abusent, applaudis par ces gens de l’instant qui naissent et meurent en pagaille mélangés entre eux, insignifiants et aveuglés… Le langage de l’art, celui de la peinture plus singulièrement ne peut pas s’entendre ni s’exercer dans les anti-chambres du pouvoir et de ses ministères. Il ne peut être confondu avec celui des marchands ou celui des arts advisors (nouveaux « métiers » très visibles à la Fiac) qui ont un regard qui s’aveugle tant il s’éblouit des feux de la rampe. L’art n’a probablement pas le même sens pour ces tous ces gens -là, ni la même chair, ni la même génétique, tout simplement pas la même Histoire. Il faut savoir être dans la force d’une solitude presqu’absolue pour pouvoir extraire de soi quelque chose d’humainement digne d’être de l’art. Et il faut vivre ces expériences sans l’ivresse du réconfort hallucinant de ceux qui savent et décident pour les autres. L’artiste n’est pas celui ou celle que l’on applaudit pour sa performance, ce n’est pas le comédien qui récite sa leçon quel que soit son talent car réciter sa leçon c’est peindre un paysage que j’ai déjà sous les yeux et le déformer pour me permettre de croire qu’il est original. L’art ce n’est pas « une fois quand l’occasion se présente » mais constamment la même fois qu’il faut précisément reconduire en l’interrogeant, en la modifiant sans la trahir ou la prostituer selon les lois du marché.

L’art précède le commentaire et le bavardage, et n’entend rien de leurs mondaines leçons..

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