Le délicieux anachronisme de la peinture

De Plotin à Vasari en passant par Cennini ou Alberti, l’art de la peinture s’interroge sur ses fondations. Si l’on a bien compris que l’intention prévaut sur les querelles de techniques, que la cosa mentale précède les effets du « langage », la peinture n’en demeure pas moins constamment traversée par des querelles qui, de Diderot à Kant, de Hegel à Wölfflin et jusqu’à Panofsky, dessinent pour le moins son très large spectre. Territoire vaste et souvent bariolé de manifestes plus ou moins pertinents, écrits par des prophètes qui n’en furent finalement pas. Tout simplement parce que la plupart du temps ils ne sont pas peintres. Et pour cause : Peindre est l’expression d’un langage fondamental qui demeure, dans son essence, primitif. C’est à dire archaïque, premier comme une parole livrée sans fioriture ni posture. Il n’ y a pas de progrès en art. Seules les technologies l’habillent d’une « modernité » éphémère. Le style est l’emphase du propos. La peau se ride des manières dont elle se maquille. La vénus de Willendorf ou celle de Laugerie basse n’ont rien à envier au Nu de dos de Matisse ou au statuaire kitch contemporain de Koons. Ces œuvres sont d’abord des concepts de l’esprit mis en forme, révélés, et l’esprit se manifeste par un langage qui n’a fondamentalement pas évolué depuis des siècles…

Jef Koons

La déesse-mère de Turiga comme le nu de dos ou le balloon dog ne sont que des preuves matérielles d’un langage qui n’a fondamentalement pas « évolué » et qui ne certifie aucun « progrès » de la pensée. Son objectif est de dire, de rendre visible et souvent « matériel » ! Seule, son interprétaion liée au contexte de sa création varie selon les lois politiques du moment et des variations critiques de l’histoire des « hommes ». Nous séparons donc création initiale et interprétation connexe, celle-là dont aujourd’hui on a fait le certificat de validation culturelle et marchande, d’où la citation de Koons dans ce propos qui l’exclu, de facto. Koons n’est pas peintre et tant mieux pour la peinture.

La peinture est anachronique dans sa réelle « existence » c’est à dire sans chronologie fondamentale. La peinture « est « . La datation des œuvres est un trompe l’œil car elle prémédite le ressentiment voire le commentaire en les conditionnant à l’époque historique – son actualité- et non à la pensée initiale et durable, non prostituée à des points de vue de « catalogue » restrictifs, ethnocentriques, déformants. Or le critique qui commente et bavarde sur l’art n’a de cesse d’effacer l’Histoire en ne s’occupant que des  » évènements du spectacle actuel  » correspondant au marché de l’art et aux gestions supectes des administrations culturelles contemporaines. Le critique comme le directeur de musée veulent faire l’histoire de leurs ridicules points de vue et s’y inscrire. Il est question ici d’usurpation.

Cependant comme le précisait avec talent Daniel Arasse, l’historien ne peut se passer de la marque du temps, de l’époque et il se doit de comprendre les 3 temps essentiels qui nous lient à l’œuvre : Celui que nous occupons en tant que « regardeur » (donc aujourd’hui, pour faire court), le temps de l’œuvre, c’est à dire celui de sa création en tant qu’objet visible et enfin le temps qui sépare les deux que je viens d’évoquer. Mais ceci n’est que la contrainte de l’historien. Et si ce dernier ne peut se passer de cette vérité historique afin d’éclairer tout jugement sur ce qui a fait ce que je regarde, le contextualise, l’explique ( « le Réalisme n’existait pas en tant que concept avant Courbet » etc… ) moi en tant qu’amateur je n’y suis pas contraint… Ou plus exactement je peux m’en passer. Je peux regarder une œuvre d’art sans en considérer l’époque, la mode, la morale etc… Je peux et veut embrasser toute l’histoire de la peinture comme langage singulier varié et variant. Je revendique l’extraordinaire permanence de la peinture en tant que telle. Et me régale donc de son réel anachronisme en tant qu’objet et de sa permanente actualité en tant que « sujet peint », de l’expression d’une idée humaine, exclusivement humaine ! C’est la confrontation des oeuvres et non des époques qu’il faut cultiver. C’est la singularité de la mutation de la pensée en image peinte qu’il faut interroger, qu’importe les classifications de spécialistes dont par ailleurs je peux apprécier les analyses souvent brillantes. Et je le fais car je sais que je ne suis pas plus intelligent, plus informé, plus lucide, plus contemporain, plus averti, plus médiatisé, plus moderne, plus commenté ou ignoré que ceux ou celles qui firent les  » dessins » de la vallée de Foz Côa, ou bien les différentes stances de  » Judith et Holophern » mais …pas moins. Par contre comme ces femmes ou hommes je dessine, je peins, je projette sur un support une histoire (en désordre) de mes pensées. L’outil qui dessine ou répand de la couleur n’a guère changé depuis mille ans. La pensée non plus, sauf à servir les ordres donnés par les maîtres de « leurs » époques qui au pire la « conditionnent » . Et encore …?! La pensée ne cesse de chercher et parfois de trouver un champ d’expression qui lui permette de manifester sa permanente excitation, son perpétuel exercice métaphysique : La peinture et la sculpture, (comme la musique, la littérature , la danse, le théâtre, le cinéma) dès lors qu’ils ou elles ne sont pas des pauvres exercices d’imitation de ce qui existe déjà, traduisent les vertiges hallucinants de notre singulière humanité.

Idole aux yeux . Mésopotamie 3000 av JC
Willem de Kooning (1904 – 1997) 
Untitled XX (Sans titre XX)1976
Huile sur toile 202,5 x 177,5 cm

Le  » peintre » regarde la peinture (quels que soient son époque et sa  » célébrité ») pour ce qu’elle est, l’expression d’un langage, la preuve visuelle, tactile d’une pensée qui fondamentalement ne change pas. Le « Jésus au jardin des oliviers » d’El Greco est d’abord de la peinture au même titre que  » les pins de La Tour » d’olivier Debré. Et en tant que peintre, ces deux œuvres apparemment très différentes parlent à mes yeux d’un même langage. Les intentions changent, le récit diffère mais ce qui m’est montré et ce que je regarde c’est de la peinture, une pensée de l’espace, des pigments organisés sur une toile tendue. Le matériau de la peinture demeure globalement « primitif » ( et non primaire!) : les pigments, la craie, fusain, pinceaux, huile, essence, toile, procèdent d’un  » métier » vieux comme le monde. Le progrès technique n’intéresse pas les peintres car il ne leur est pas indispensable. Il est même parfois une déviation du langage initial au profit d’un effet  » contemporain », un arrangement avec l’époque, un savoir-faire qui séduit son temps (souvent limité parce que dépendant de technologies innovantes en seuls termes d’effets produits). Nam June Paik m’interresse moins que Bill Viola et, tant qu’à « fabriquer de l’image numérique animée », je leur préfère Pierrick Sorin qui privilégie un scénario critique et distant, souvent caustique et drôle en maintenant sa technique comme médium et non comme sujet. La fin ne justifie pas les moyens…La photographie a du mal à être abstraite, la peinture, non !

L’anachronisme de la peinture (et d’une certaine manière de la sculpture) fonctionne avec pertinence car elle pose toujours la même question d’un langage qui ne vieillit pas puis qu’il est universellement humain, sans artifice espéré et périphérique à la pensée. L’obsession d’un emballage  » contemporain « ou avant-gardiste d’une singularité artistique a tendance à vider l’idée au profit de la posture. Revenons à l’essentiel…

Pierres gravées. Ile de Gavrinis
Cy Twombly  » Night Watch » H/T 1966

C’est peut-être la  » modestie  » des moyens et matériaux utilisés pour faire sens, pour exprimer une « expérience d’écriture » qui rendent la peinture abordable sans a-priori. Qu’elle soit figurative ou abstraite, semiologique ou narrative, dès lors qu’elle ne se sait constituée que d’elle même, elle demeure contemporaine de toutes les époques, de toutes les cultures et permet une rencontre spirituelle silencieuse et universelle. Comme l’écriture, langage exclusivement humain.

Rudolf Alfred JAUMANN (1859 – 1923) – « Nudo maschile »
Bernard Venet  » Two inderminate lines  » 1995

La peinture, son dessin, ses matières, ses espaces, son silence, ses déclinaisons reconduites, sans cesse interrogées sont et demeureront, quoiqu’en disent les spécialistes de l’art officiel et du marché, une singularité sans autre artifice (dès lors qu’elle n’est pas « qu’ imitation peinte du monde conforme ») que ce que son écriture propre lui confère.

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