l’amour de l’art…

Cela commence quand on prend le temps de se laisser séduire par quelque chose qui -a priori- nous échappe. Car cela nous échappe en effet : une oeuvre , quelle qu’elle soit, se donne à voir si nous acceptons de la regarder, de nous arrêter un instant pour entendre ce qu’elle nous dit sachant que cette oeuvre nous regarde autant qu’on le fait nous mêmes. Il y a, à cet instant, une sorte de rencontre incroyable, sans raison particulière, mais possible. Cela n’est pas magique, cela n’est pas illusoire et cela n’est pas non plus certain. Mais cela se peut et c’est en ce sens extraordinaire . Je suis depuis plus de quarante ans amoureux de la peinture et cette histoire est multiple, traversée, bariolée, ouverte, palpitante, émouvante, intelligente, humaine, tellement humaine que cette histoire d’amour accepte autant ses défaites que ses éblouissements. Il y a en effet quand on aime, des matins chagrins et des soirs lumineux, des aubes transparentes et des crépuscules inquiétants. L’art a ceci d’étrange qu’il me faut, préalablement à toute extase, me méfier de son nom propre car n’est pas art toujours ce qui le prétend. Il y a dans l’amour des histoires qui ne sont pas dites parce qu’elles ne peuvent être vécues ou qu’elles sont dérangeantes, troublantes, inavouables ou simplement secrètes.. Je sais en entrant dans un musée que ce qui y est accroché est l’arbre qui cache la forêt, que les cimaises sont occupées non pas par les artistes mais par ceux qui en ont choisi quelques représentants certifiés, labellisés, officialisés et cela me dit aussitôt que toute l’Histoire n’est pas là devant mes yeux et qu’une partie d’entre elle a été ignorée, occultée, méprisée. Les choix ont ils été -sont-ils toujours ?- pertinents, éclairés, brillants ? Non ! bien évidemment et c’est donc un amour parfois prostitué aux décisions de conservateurs, critiques, collectionneurs qui sont aussi les « maquereaux » de cette histoire, de ce marché, de cette suffisance à dire ce qu’il faut montrer au bon peuple ignorant. Mais il n’est plus question là d’amour mais de petits pouvoirs que l’Histoire jugera peut-être un jour… Vanitas vanitatum, omnia vanitas & sic transit gloria mundi.

Revenons à l’oeuvre des hommes…et des femmes. Commençons par Elles : Artemisia Gentileschi… »Suzanne et les vieillards » « Judith décapitant Holopherne » l’extase de « Marie Madeleine » en 1610 ou « Judith et sa servante « en 1618. Rencontre…cette dernière peinture citée est captivante, narrative, lumineuse et intrigante. Presque tôt dans notre observation de ce sujet contenu et dès que nous avons contemplé cette composition insolite, le regard de ces deux femmes nous fait sortir de la toile, sortir de ce que nous pouvons voir pour aller vers ce que l’on ignore. L‘oeuvre est dedans et dehors :  Que, qui regardent-elles ? Instant du dessin qui fige et dénoue, instant de la lumière qui se pose sur ces tissus ordinaires mais flamboyants de deux femmes dont les corps disent l’ouvrage apparemment anodin de vaquer à leurs affaires. Certes mais l’affaire n’est pas mince car dans le panier des « courses ou victuailles » attendues, c’est une tête qui gît. Holopherne. Et Judith tient son glaive comme l’on tient une fourche ou un balai. Les chairs sont blanches un peu livides et les visages cramoisis par l’effort produit, le coeur battant sans doute d’un sang fier et vaillant. Le regard de Judith, halluciné, transpirant de lassitude et fatigué de ce qu’il a vu, d’une mission épuisante mais nécessaire, les yeux perdus dans le don qu’elle fait par ce meurtre indispensable mais qu’elle ressent comme une peine nécessaire dont elle se serait bien passé. C’est là la force du tableau qui donne à voir autant qu’à lire. Les étoffes ne sont pas moins abîmées que l’âme de ces deux femmes. Judith tient par la main l’épaule de sa servante qui devient une amie à protéger. Sublime ! Et dans cette oeuvre, ( magie de l’artiste) presque tout nous est donné à voir, sauf ce qu’elles regardent, à comprendre, d’un seul éclat. C’est une leçon contre le cinéma qui parfois s’épuise pendant des heures à nous convaincre de la valeur de son sujet et surtout de son réalisateur. C’est en deça du livre qui me demande une attention de plusieurs heures à lire chaque mot qui le constitue mais tellement plus aussi. C’est aussi le risque de prendre l’art pour une image seule et suffisante. L’art est une histoire de la pensée. Mise à l’oeuvre.


Promenons nous dans les bois…une autre femme , quatre siècles plus tard…

Joan Michell 1973  » les bleuets », triptyque important tant en espace qu’en majesté. la peinture de paysage devenue le paysage de la peinture. Oeuvre visible au Musée de Nantes, fort maladroitement accrochée dans une sorte de couloir sans distance possible. Des fleurs ? Non ! Des bleus bariolés, profonds et des blancs en tâches, pinceaux agités dessinant dans la chair entre applats paisibles et gestes brouillons mais merveilleusement entremêlés. Douze palettes (si l’on s’amuse à les isoler, ce qui est vain) de possibles figurations qui ne se décident pas à dire autre chose que leurs chairs. Le titre est un jeu qui me propose de ne plus voir comme avant, de ne plus regarder en cherchant une confortable illustration des mots. Nous sommes loin de Van Gogh et de ses tournesols. Nous sommes ailleurs , dans la peinture, dans l’espace vibrant que celle-ci ouvre. Bleu de cobalt, bleu de manganèse, outremer, indigo, céruléen mais aussi bleu de travail, bleu de chauffe, une artiste à l’oeuvre… Une peintre qui fait jaillir devant mon regard ce que je ne connaissais pas. Les bleuets comme prétexte, la peinture comme révélation, étonnamment silencieuse. Le bruit est ici une musique intérieure. La peinture n’a besoin de rien d’autre que d’elle-même. C’est si rare aujourd’hui cet amour là. A suivre…

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