Des femmes…

Des femmes qui parlent de femmes dans leurs oeuvres, non ce n’est pas si fréquent et c’est bien la raison qui me pousse à parler d’Elles. « Portait d’une négresse« , peinture sur toile réalisée en 1800 par Marie Guillemine Benoist. À la même époque elle réalise un tableau intitulé L’Innocence entre la vertu et le vice, où de façon audacieuse pour l’époque le vice est représenté par l’ Homme! Une jeune femme, vêtue à l’antique, résiste aux avances d’un jeune homme, figuration rarement peinte du vice, et fuit vers la réconfortante (?) figure féminine de la Vertu.

A peine dix ans après la révolution française et six apres l’abolition de l’esclavage une jeune artiste, femme d’un aristocrate, réalise ce saisissant portrait d’une jeune femme noire. Oeuvre étonnemment saluée à l’époque et qui permet à Marie Guillemine de faire vivre sa famille alors que le statut d’artiste n’est pas encore reconnu aux femmes. (Il faudra attendre 1903 pour qu’elles puissent prétendre rentrer à l’école des beaux arts !)

Ce tableau a permis à MG Benoist d’obtenir une bourse qu’elle a utilisée pour ouvrir (bien avant l’heure autorisée par ces messieurs !!) une école d’art réservée aux femmes. Marie-Guillemine reçoit un traitement du gouvernement français et est appelée en 1803 à la cour pour exécuter un portrait de Napoléon et sa famille. En 1818 « le Portrait d’une négresse » est acheté par Louis XVIII.

Au sommet de sa notoriété, elle doit cependant abandonner définitivement sa carrière de peintre professionnel. En 1814 on propose à son mari la fonction de conseiller d’État de la Restauration et une épouse peintre le mettrait en sérieuse difficulté face aux résistances machistes de considérer une femme « indépendante ». La révolution c’est pour les hommes ! Dans les réflexions qu’elle a laissées sur ce chapitre très douloureux de sa vie, Marie-Guillemine Benoist dit toute la déception et toute l’amertume que lui inflige ce préjugé social et sexiste qui voit dans l’art le signe d’une vie douteuse et indécente.

Mais revenons au portrait.

L’ensemble de l’oeuvre est sobre mais pas sans éclats : Devant un mur jaune qui glisse doucement d’un jaune de Naples lumineux vers un ocre jaune de Bourgogne ombré, une femme est assise sur un fauteuil, recouvert d’une étoffe soyeuse dont les plis d’un bleu métallique épousent le dossier et l’accoudoir. Il y a là une géméllité étonnante entre le bras du fauteuil et celui du sujet qui pose. La jeune femme porte sur sa chevelure masquée un turban immaculé et noué. Elle est vêtue d’une grande robe blanche ceinte d’un tissu écarlate. Les épaules nues, le sein droit nu, les bras pudiquement posés sur le ventre et les cuisses, cette femme est incontestablement d’une grande beauté, mêlant exotisme (au sens éthymologique du terme) et humanité. Oui, je sais que la  » beauté  » est bannie par les spécialistes de la post-modernité mourante mais quand même !…La peinture de Marie Guillemine Benoist semble souligner par un dessin délicat les traits élégants de son visage, d’un cou altier et d’une peau brune et cuivrée.

L’éclat du seul bijou est celui d’une boucle d’oreille fine en forme d’anneau. Le portrait de cette femme ne nous regarde pas ou plus précisément l’oeil gauche du modèle nous observe tandis que son oeil droit semble nous ignorer. Discrète coquetterie, ambiguïté du regard de l’Autre ? A vous…de voir!

Ses lèvres sont closes, sans sourire, les traits doux de son visage sont soulignés dans l’ombre de sa coiffe blanche dont les plis suspendus épousent son épaule gauche. L’audace d’une telle peinture ne tient pas (seulement) dans le sujet (neuf) d’élever le portait d’une femme d’origine africaine au rang des beaux-arts mais d’avoir réussi cette oeuvre avec l’intelligence et l’élégance du peintre et de celles, évidentes, de son modèle. Il y a dans ce tableau une complicité secrète mais visible entre l’artiste et son modèle, entre une femme et une autre. N’oublions pas que le  » portrait « – au XVIII° et début XIX°- était un genre manifestant toute l’autorité masculine dans ce domaine. Toute la maitrise ( avant la photographie qui va le  » ruiner » temporairement) de l’artiste à souligner avec panache les traits (souvent bénéfiquement exagérés) de son commanditaire (Fr. Gérard pour Charles X ou Louis Philippe par exemple…).  » Le portrait d’une négresse » est plus émouvant que son titre car cette traduction picturale est plus riche, plus émouvante que les mots pour le dire. Enfin, elle est une femme peinte par une autre femme et c’est déjà là une révolution...

copyright 2019 : Majida Khattari

Une Autre artiste, une autre femme, contemporaine : Majida Khattari. Une oeuvre photographique de 2013 appartenant à une série nommée : « luxe, désordre et volupté « . Artiste protéiforme qui conjugue dessins, happenings, installations et photographies, cette jeune femme d’origine marocaine questionne (entre autres) l’image photographique dans son rapport à l’esthétique orientaliste du XIX°. Les photographies sont subtilement et intelligemment mises à l’oeuvre, privilégiant une beauté qui peut paraître ostentatoire et suffisante alors que précisément il me semble qu’elles posent la question des raisons apparentes de leurs mises en scène. Que se cache t-il derrière ? Qu’est ce qui est à voir au delà de l’apparence dont certains diraient qu’elle n’est que ce qu’elle montre : une félicité de composition d’un sujet maîtrisé caressant la rétine par sa rigueur chromatique chatoyante, séduisante. Or il me semble que l’essentiel est caché, ailleurs, dessous, derrière, autour et qu’il nous appartient de le déchiffrer et de nous méfier de ce que l’on croit avoir vu. Certes l’oeuvre est absolument belle ! Et alors ?! … Luxe des étoffes, clair-obscur que n’aurait pas renié Le Caravage, soies damassées, organzas, motifs floraux rappelant le sublime travail de broderie, de couture, ors et dorures, lignes d’argent, vert cru comme une flaque. Plis en suspensions et corps féminin habillé d’ornements qui déroutent le regard, cherchant à trouver le sujet -ce visage entrevu- pudique et secret, dont le seul rouge dessine des lèvres et dont les yeux sont devinés, paupières baissées, derrière une tulle maillée comme un moucharabieh qui sépare le paysage du modèle en plusieurs dessins variants. La photographie est fondamentalement et techniquement un « cliché ». Et c’est donc lui qui est revisité. Donc revisitons !

Dès lors, nous ne pouvons plus, dans l’oeuvre de Majida Khattari – y compris dans ses « sculptures-vêtements ou défilés » nous suffire de ce que nous avons cru nous satisfaire de voir. L’oeuvre se dévoile avec pertinence, poésie et conscience politique. La série qui n’est pas « luxe, calme et volupté » de feu Matisse, confirme le souçi exigeant de composer une oeuvre qui ne se dévoile pas selon les normes convenues : ce qui est exposé est un leurre ou une déviation des apparences. Le sens est sans doute dans le « désordre » qui interroge la maitrise absolue de la photographie. Le voile se soulève comme un désir deviné…C’est souvent dans les coulisses que l’oeuvre prend racine.

Une femme photographie une autre femme .

L’avenir peut être réjouissant…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s