Peintures…

Portraits de femmes au fil du temps….

Simonetta Vespucci aurait du avoir 32 ans quand elle pose devant le regard du peintre Di Cosimo. Sauf qu’elle est morte à 23 soit 9 ans avant que cette peinture soit réalisée. Peinture posthume ? c’est possible et ce ne serait pas la première fois… mais comment fait-on en 1485 pour faire un portrait aussi « vivant » d’un modèle qui n’existe plus ? Dois je rappeler que la mémoire ne peut pas être « photographique  » à cette époque, et que, s’il y a souvenir, c’est probablement par bavardages, commentaires sans aucun doute masculins, mais aussi et plus efficacement croquis accumulés du  » vivant  » de l’égérie et qu’il a fallu que ces croquis soient transmis, partagés. Or ils le furent probablement car Simonettta en a troublé plus d’un ! A commencer par Botticelli lui même ! Et Julien de Médicis, grand banquier de l’époque, et accessoirement amant officiel de Simonetta, qui fait à Di Cosimo la commande posthume en question. Même les gens d’argent ont des nostalgies amoureuses. Donc la Belle est belle, et son souvenir de chair devient grâce à la peinture un souvenir de l’esprit. Portrait dit de  » profil » dans lequel Simonetta apparait selon des traits singuliers reconnaissables parceque « déjà  » vus à l’époque et singulièrement dans la naissance de Venus de Botticelli où elle prête ses traits de  » sans pareille » à l’une des trois grâces de l’oeuvre. Elle fût aussi l’incarnation du  » portrait d’une jeune femme  » (posthume aussi) du même Sandro en 1480 portrait vu de profil une fois encore. Cette jeune femme donc de son vivant comme pendant les 15 années qui suivirent sa mort n’est représentée que de côté, Trois profils droits, deux gauches. La peinture comme exercice et comme témoignange a donc ignoré cet  » idéal féminin  » selon Ivan Cloulas vu de face et nous regardant. Nous ne rencontrerons jamais le regard de la désirée Simonetta. Di Cosimo en réalise une mise en scène sobre, délicate et charnelle. Réalisée sur une planche de peuplier, essence très fréquemment utilisée à cette époque comme support pour les peintres mais fragile et souvent investie par les xylophages, la peinture est réalisée grâce à une palette très riche et extrêmement travaillée. Le dessin très épuré du visage et de la chevelure laisse supposer un transfert par calque d’une étude préalable sur carton.

Entre vie et mort, entre réel et imaginaire, l’étrange motif du serpent-collier de l’œuvre de Piero di Cosimo est une apparition étrange. Telle Méduse, dont le regard agresse et protège tout à la fois, Simonetta est à la fois la menace et le désir de la tentation. Dans la finesse de ses écailles et les sinuosités précieuses qui habillent la ligne du collier et rappellent les entrelacs de la coiffure, le serpent est la métaphore subtile d’Eve ou de Cléopâtre, immortalité et renaissance du sujet, ou déjà à cette époque, l’idée du sujet .

L’exécution précise de la peinture, qui se révèle dans les détails du paysage et l’élaboration de la coiffure, fait aussi du tableau la représentation réaliste voir symbolique de la beauté féminine . Le serpent, par son dessin mêlé à celui du collier amplifie la déroutante et discrète nudité fragile du portrait de Simonetta. Le contour des nuages, leurs dessins en volutes, ses contrastes puissants intensifient la pureté du visage de la belle jeune femme, qui regarde ailleurs . A la fois dans l’oeuvre peinte et à la fois hors d’atteinte, vulnérable et fière, sereine, et isolée, mortelle. Les arbres du paysage de gauche sont morts, pétrifiés, l’orage menace de sa lourdeur violette et la nature renait dans le dos de Simonetta. C’est donc une beauté disparue, figée, marmoréenne, regrettée, mais évanouie qui nous est proposée de voir ici. Le portrait d’une femme pendant sa vie, après sa vie, comme un modèle qui perdure, un code figuratif, une identité visuelle déclinée interprétée par plusieurs artistes. L’éphémère de la vie que seule la mémoire peut infléchir. Et que le peinture dans son modeste matériau éternise…

Cindy Sherman 1990 sans titre  # 225.  Copyright Cindy Sherman

Portrait de femme(s)

Le portrait « reconduit » vu précédemment, devient ici l’obsession d’un sujet (Je ?) qui questionne l’identité et met en scène le « féminin » comme dévoilement, comme travestissement . Comme variable d’une permanence iconique.

Cindy Sherman fait de son art une épreuve photographique.  Et elle est son seul modèle, son seul sujet, sans qu’elle ne soit obsédée par sa propre image mais qu’elle entende la travestir pour faire naître l’Autre. L’artiste utilise sa propre figure, toujours transformée à l’aide du maquillage et de l’usage de prothèses, afin de créer des personnages qui nous semblent connus, déjà vus aussi bien que troublants. Il ne s’agit pas dans l’œuvre de Cindy Sherman d’une discussion sur le moi ni sur le narcissisme, et ses photos ne sont pas des autoportraits véritables, objectifs .

Ce peut être un miroir  » social , politique, parfois caricatural , abrasif, dérangeant, provocant  » mais c’est le concept du portrait constamment mutant bien que traduit par une image fixe, figée, théâtrale. Arrêt sur image! Simonetta Vespucci est devenue une icône pour les artistes de la renaissance, Cindy Sherman questionne ce qu’est l’iconographie de plusieurs femmes de son époque, bon an, mal an… Ou revisite, comme c’est le cas de l’oeuvre ci-dessus, une peinture « classique » ( la vierge de Melun de Jean Fouquet ) et en compose un sujet photographique contemporain, c’est à dire déplacé dans le temps et modifié dans sa figure. Cindy Sherman s’offre sous les traits de la vierge au seins ronds. . Les visages ou portraits « identifiés  » dans ces oeuvres connues et qui ont traversé les époques jusqu’à ce XXI ° siècle nous sont familiers. Au point de s’y habituer et de ne plus vraiment les regarder ? Simonetta était le modèle (désiré même apres sa mort) de la Renaissance florentine. Les artistes convergeaient vers cette représentation de la beauté absolue . Cindy Sherman se métamorphose en tant qu’artiste dans tous les modèles que le stéréotype souligne. Un peu plus de six siècles d’écart entre ces deux postures. Et pourtant….

S’offrant comme miroir et modèle à ses contemporains, Cindy Sherman examine les définitions de l’apparence et du genre dictées par les médias contemporains. Elle est deux fois, mais de façon différente, le sujet de ses  » autoportraits  » voilés parce que cachant ou travestissant la vraie nature de son visage en un simulacre d’une identité de l’Autre. Celle que je suis et que je ne suis pas. Mais n’était-ce pas déjà ce jeu qu’opéraient les artistes qui ont fait l’histoire de l’art visible depuis toujours. CE que je vois est-il CE QUI me regarde ? Ce qui me plait dans les traces laissées par les artistes c’est qu’elles nous permettent un voyage permanent, sauf à n’être que cyclope, entre ce qui fût et ce qui va apparaitre. Ce voyage entre anciens et modernes, entre ce que classent les historiens d’art ou critiques, souvent aveuglés par leur propre  » autorité  » à dire ce qu’il faut garder et ce qu’il faut jeter, ce voyage, donc, nous permet d’avoir l’esprit disponible pour comprendre que l’art est un langage qui, au delà des apparences, ne vieillit pas, ne prend pas une ride et que ce qui demeure dépend de moi, de ma disponibilité à ne pas comprendre l’histoire de l’art comme un évier que l’on vide pour n’en regarder que le dépôt spéculatif. Cindy Sherman comme d’autres est intéressante aussi parce que d’autres artistes, d’autres portraits ont existé avant elle. C’est donc une addition qu’il faut produire et non cette soustraction permanente engagée depuis la post modernité qui ne voulait rien dire d’autre que  » post « , c’est à dire « après  » ( mais l’après de l’avant , c’est au mieux une tautologie !!)et qui même sous le nom de contemporain, prouve sa stérilité, sa cécité, son amnésie de ce qui a précédé et qui n’est jamais à exclure. L’étonnement de l’esprit demeure.

 Copyright Philmari Rojouan. Vénus N° 17 40 x 70 
Mixte /papier 2018

N’effaçons rien…

2 commentaires sur “Peintures…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s