(In)achevé(e)…

Si cela était possible, je laisserais (le tableau) tel quel tout en recommençant et en le poursuivant sur une autre toile, il n’y aurait jamais de tableau « achevé » mais seulement des états successifs d’une même peinture…   Finir, exécuter, est-ce que ces mots n’ont pas double sens ? Terminer, c’est aussi achever, tuer, asséner le coup de grâce » Picasso à Brassaï.  La peinture est généralement abordée par celui ou celle qui la regarde comme un  » tout » cohérent et narratif, du moins tant que cette première est, ou était, logiquement assimilée à la figuration ou représentation du « monde« . L’histoire de l’art occidental montre depuis plusieurs siècles sa ténacité (parfois interrompue) à figurer le spectacle permanent de nos vies (paysages, personnages, faits d’histoire, mais aussi ressentis de l’âme, traductions imagées des rêves ou cauchemars) bref une panoplie de ce qui nous contient entre plaisir et son contraire, entre beau et laid, paix et guerre etc… Cette ténacité consent à chaque œuvre l’idée implicite qu’elle est un tout donc le début d’un récit et la conclusion de celui-ci. L’art est un concept de l’esprit, sa mise en image est donc la preuve (complète ?) de l’histoire contée. L’œuvre aboutie, achevée, en ce sens se démarquait et n’était pas à confondre avec l’intention, l’ébauche, l’esquisse… cqfd. Sauf que ce n’est pas si simple, si permanent, si progressivement efficace (ou pas !)

Ma Yuan 1190-1230 Paysage

La culture chinoise et principalement taoïste ne conçoit pas l’espace et le plein de la même manière que nous le faisons « habituellement ». L’abouti, le plein, comprenons le fini, terminé, « applaudissons et passons à autre chose » n’y ont pas d’existences propres et suffisantes. En peinture, on doit éviter le souci d’accomplir un travail trop appliqué et trop fini… C’est pourquoi il ne faut pas craindre l’inachevé, mais plutôt déplorer le trop-achevé »  affirmait CHANG YEN-YUAN au IX° siècle (Fr. CHENG).

« En peinture, il importe de savoir retenir, mais également de savoir laisser… Cela implique que les coups de pinceaux du peintre s’interrompent (…) pour mieux se charger de sous-entendus… » L’artiste propose que la montagne puisse avoir des « pans non peints », certaines branches manquant à leurs arbres, cela afin qu’ils « demeurent dans un état en devenir, entre être et non-être » LI JIH-HUAN (XVII°) .

La pensée Taoïste met le Vide au cœur et à l’origine de l’univers. Pas la nôtre, si rationnelle et cartésienne. Entre la  » suspension apparemment muette » chinoise et notre volonté occidentale de remplir absolument l’espace à disposition, le propos de Picasso, signifiant qu’une œuvre n’est qu’un moment d’une histoire plus globale et reconstituée à chaque nouvelle fois, insinue l’idée de l’inachevé, de l’incomplet, du fragment d’un récit complexe, que certains critiques ne jugent que par le prisme du « progrès », de la nouveauté, du contemporain comme modèles d’aboutissement ruinant tout ce qui a précédé. « Hic terminus haeret » !  L’Occident travaillé par l’idée du démiurge, puis d’un Dieu créateur, ne put se penser sans un début et une fin, une Genèse et un Apocalypse qui seul ouvre, à l’humaine condition, un temps éternel, l’accès à l’infini. Autrement dit: ce qui est commencé doit être fini. Et verni car l’on vernissait l’achevé pour embellir sa facture définitive d’où le nom de vernissage… comme début d’une histoire mondaine n’ayant strictement rien à voir avec l’Art. Esquissé, confirmé, repenti,peint partiellement, entièrement, all over comme disait Pollock, l’histoire de la « fabrication » d’une oeuvre – et cela vaut pour la sculpture (où est la tête de Samothrace ?) la musique, la littérature et ses brouillons – est bariolée, inconstante et moins lisse qu’il n’y parait. L’inachevé est parfois dû à des circonstances extérieures à l’œuvre elle même.

Jacques Louis David .
Le serment du jeu de paume 370 × 654 cm. 1791-92. Dessin et huile sur toile

Cette oeuvre célèbre ne l’est pas par son achèvement, loin s’en faut, mais précisément par son abandon précoce, faute de moyens financiers pour l’aboutir en tant que peinture d’histoire, cette dernière entre 91 et 93 ayant vu naitre certaines trahisons, la figuration de certains personnages n’était plus de mise. David passa à autre chose…faire l’histoire et la peindre ne sont pas la même entreprise.

Remontons un peu le temps avec ce dessin gravé de 1635 de Rembrandt, déclinaison parmi d’autres oeuvres nommées « la fiancée juive »ou » la grande mariée » et précédent la toile éponyme de 1667 exposée au Rijksmuséum. Ce qui me parait sublime dans cette gravure c’est son interruption, son abandon dont le blanc témoigne plus encore que le trait suspendu…La frontière entre la trace du geste et son absence. Entre l’envie et la paresse. La marque de la plaque de cuivre dit aussi l’épuisement du dessin qui s’est arrêté à mi-chemin, laissant un espace vacant non mordu par l’acide. La minutie des croisements de pointe sèche, créant ce noir d’encre variable, épargnant le vêtement au profit de la chevelure , trouve écho dans l’architecture de l’espace du dessin abstrait et filaire . Certes le visage est là et reconduit selon le support investi par l’artiste mais c’est le travail (de la ligne, du trait) qui se reconduit lui même comme une insistance nouvelle à chaque épreuve plus que l’image qu’il facture. Et nous rejoignons là le propos initial de Picasso. Tout est l’addition des inachèvements précédents.

Et cela semble particulièrement remarquable dans le travail de Joseph Mallord William Turner. Peintre avant-gardiste et conventionnel à la fois. C’est bien entendu un demi siècle plus tard que l’on a compris cette avant-garde et particulièrement les impressionnistes mais non exclusivement. Enfin cette  » avant-garde » était le dernier souçi de ce cher William.

L’incomplétude apparente de certaines œuvres pose la question de la volonté du peintre de suspendre son travail une fois certains enjeux posés et sans doute suffisants. Le reste auquel il succombe souvent est d’en rajouter, d’aller jusqu’au dernier détail de l’histoire et de quitter la peinture pour l’illustration. Mais au fil des ans c’est cette suspension lumineuse, cet apparent inachevé qui prendront le dessus. Ce dernier mot n’est pas vain car il signifie ce qui est visible, lisible et la plupart des cas figé. Turner enfouit la convention dans son apparent désordre, cet effacement ou cette révélation d’un moment de lumière , cet inachèvement éternel.

William Turner  » Paysage au bord de l’eau 1840-1845. Huile sur toile – 121,9 x 182,2 cm. Londres, Tate Britain © Tate, Londres 2019
La femme au tambourin 1807 H/T

La  » femme au tambourin  » a été peinte 33 ans avant « le paysage au bord de l’eau » et il est difficile de ne pas y voir une filiation confirmant que Turner passe de l’aboutissement narratif à la réalisation d’une peinture apparemment inachevée et qui ne l’est justement pas. En réalité Turner se débarrasse petit à petit de son savoir-faire au profit d’un savoir-être désempêtré de toute obligation figurative . Il glisse petit à petit de la construction, académique et convenue, à la dissolution du récit .John Ruskin n’y est sans doute pas étranger.

Autre abandon, autre point de vue. Manet peint Monet à Argenteuil en 1874 sur son atelier  » flottant ». Il semble qu’Edouard fasse quelques ébauches de Claude (et son épouse) cherchant à satisfaire sa composition. Mais est-ce bien certain ? La peinture est abandonnée en l’état de suspension. Inachèvement ? Pourtant Tout est sauf peut-être la précision narrative des visages et les couleurs d’Argenteuil. Mais la peinture se manifeste en tant que telle , coups de brosses, lumière sur les blancs, contrastes vifs et dessin fougueux. Alors pourquoi cet état ? La réponse est donnée par l’œuvre » Claude Monet peignant dans son atelier  » datée de 1874 que je ne présente volontairement pas ici tant cette huile sur toile de 50 cm X 74cm est achevée et « morte ». Une caricature que son auteur a, je l’espère, volontairement négligé tant le sujet devait l’ennuyer et ça se voit ! Figée, anecdotique et posée, elle n’est qu’une figure de style mineure et sans autre récit que ses défauts à vouloir être autre chose que de la peinture, juste une ressemblance avec le réel. Le  » brouillon « de l’intention première vaut mieux que cette deuxième sensation exténuée. On pardonnera cette maladresse que les « nymphéas » excusent évidemment car là l’artiste devient un géant absolu.

D’autres faits, d’autres interrogations sur l’intention et l’achevé … N’oublions pas qu’avant, à l’origine,  il n’y a rien de ce que nous appelons aujourd’hui l’Art. Avant la première trace il y a ce Rien que l’artiste envahit (toile, papier, pierre, marbre, …) et ce qui déclenche la trace c’est l’esprit, le concept dirait-on aujourd’hui bien que celui-ci s’entende comme global et se suffit de plus en plus à lui-même (voir l’inachevé « Grand Verre » de Duchamp) . Pour pratiquer la peinture, le dessin, la sculpture je sais que l’esprit et la main sont étroitement liés et qu’il y a parfois très peu de temps entre l’intention de l’un et la mise en scène de l’autre, et, que ce dialogue s’établit sans cesse, se nourrit l’un, l’autre, jusqu’à ce que l’esprit décide de suspendre, de reculer un peu, de voir, de regarder, et décide de continuer ou pas ce qui s’est mis au jour, en lumière.

Traditionnellement ou de façon précipitée (comme pour la photographie ou la vidéo instantanée) le résultat, la fin aboutie ( donc sur laquelle on fera des commentaires) est le seul objectif qui conduit l’esprit : aller au bout, finir, ne plus avoir rien à dire d’autre ou à mettre car tout est complètement visible, souvent conforme et parfois stylisé, précieux, naïf, etc..

Andy Warhol dit quelque part « mes peintures ne correspondent jamais à ce que j’avais prévu, mais je ne suis jamais surpris. » Anselm Kiefer à qui l’on demandait à quel moment il pensait qu’une oeuvre était terminée, répondait « quand elle me surprend « . Deux points de vue différents et deux productions à l’opposé l’une de l’autre. Kiefer est peintre , pas Warhol. Ceci explique peut-être le manque d’étonnement et les certitudes de ce dernier.

Nicolas de Stael Le concert 13-15 Mars 1955 6m.x 3,5m.
Oeuvre inachevée
puisque l’artiste s’est jeté par la fenêtre .
Claude Germain/imageArt/ADAGP PARIS 2013

Etre surpris est une vertu que beaucoup d’artistes n’ont pas. Ou qu’ils ignorent, assurés de leurs résultats. La surprise pour le peintre est la qualité de ne pas répéter continuellementce dont il est assuré de l’efficacité. Peindre c’est désapprendre constamment. Prendre le risque de ne pas savoir par avance, par calcul, par spéculation ce qui va se produire. Oser- ce que dit in fine Picasso – l’addition d’expériences variées, au cours du temps qu’impose l’Oeuvre d’une vie, entre vide et plein, entre abondance et sècheresse, entre certitude et ignorance, entre connaissance et incertitude. Le vide ne se remplit pas il interroge. Il ne se comble pas, il est ce à partir de quoi on ose mettre en place quelque chose dont finalement on ne sait rien. La vacuité, le dévoilement, l’apparence, le silence, l’écart sont aussi des langages (entre autres) d’une peinture à jamais inachevée.

Comme ce propos….

Philmari Rojouan H/P 2016 « Women in a landscape » 60×80

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